TEXT: RAPHAEL ENTHOVEN

Raphaël ENTHOVEN

Si l’œil est grand ouvert quand les lèvres sont closes, ce n’est pas un hasard. Dieu, en mourant, nous a laissé le langage comme une relique, une malédiction, la tentation de donner un sens à ce qui n’en demande pas. Les mots ne sont pas la bonne parole, car ils servent à quelque chose et creusent les fondations du lieu commun où nous vivons les uns contre les autres, et conjurons le silence pour oublier la solitude.

Le regard lui, hospitalier, doux, candide, ressemble davantage à un univers que chaque phrase ampute un peu. Ainsi, qu’il s’agisse du « Miracle », de « L’Age d’homme », ou de la « Nuit » inquiète, quelque soit, en somme, le temps de la vie dont il est question, l’œil des sculptures de Marine Delterme est toujours celui d’un enfant, petit être avant la parole, innocent qui ne sait pas encore qu’il est – déjà – assez vieux pour mourir, et qui ne reproche pas à la vie d’être un désert où chacun naît par hasard avant de disparaître sans l’avoir demandé .

C’est l’œil-silence d’un homme sans angoisse, d’un homme qui – pour le meilleur ? – n’est pas encore un humain. Rodin tendait démesurément les articulations de ses pénitents pour feindre le mouvement qui porte les âmes vers la lumière. Les visages de Marine, eux, ont un cou démesurément long ; son travail n’est pas la réplique imbécile du réel, mais sa transfiguration, le mélange immanent de la matière corporelle et de ce qu’elle veut dire. L’art n’est pas réaliste, il est trop précis, trop honnête, pour cela. Exagération du réel, déformation du monde à la seule fin de nous livrer le détail méconnu ; voyez vous-même : si le cou s’allonge, c’est que la tête n’est pas vraiment sur les épaules…

Témoins impassibles de ce que nous ne contemplons jamais, ces figures de bronze adressent une leçon de vie à l’occidental qui se satisfait – bêtement – de ce qu’il voit, au lieu d’être heureux – simplement – de ce qu’il vit. Que disent-ils, en silence, ces enfants de tous âges ? Ces rescapés muets d’une onde qu’une divine méprise confie à nos âmes égarées ? Ils disent qu’ils voient clair et n’espèrent pas. Ils partent d’un pays – le nôtre – où nul ne sort du ciel qui le contient, d’un univers où le pire est toujours certain, d’un monde cruel, routinier, injuste, où le crime paie, où la terre tourne autour du soleil, où le ciel n’est pas bleu, où les anges n’existent guère, où chaque année de plus est une année de moins, et où l’amour ne dure pas.